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Nous avons rationalisé la rencontre au travail

Photo du rédacteur: Valérie Varnhagen
Valérie Varnhagen
il y a 5 jours
5 min de lecture

Nous ne choisirions probablement jamais un ami à partir de son CV.

Nous ne demanderions pas à la personne avec laquelle nous envisageons de partager notre vie de nous présenter ses compétences, ses diplômes, trois références et une liste de ses expériences passées.


Bien sûr, nous pouvons être sensibles à ce qu’elle fait, à son parcours, à sa manière de penser. Mais quelque chose d’autre intervient très vite.


Nous sentons si nous avons envie d’être avec cette personne. Si sa manière d’être nous attire. Si la conversation circule. Si quelque chose nous donne envie de poursuivre la rencontre.


Dans notre vie personnelle, cette évidence ne nous étonne pas.

Dans le monde du travail, nous l’avons presque oubliée.


Nous avons rationalisé la rencontre.


Nous recrutons à partir d’un CV, d’expériences, de compétences, de diplômes, parfois de tests. Nous cherchons à vérifier si une personne correspond à un poste, si elle possède ce que nous avons défini comme nécessaire, si elle saura produire ce que nous attendons d’elle. Et bien entendu, ces informations comptent.


Une entreprise a besoin de compétences. Certaines fonctions nécessitent des connaissances précises. Une expérience peut être déterminante.


Mais ce n’est jamais un CV qui entre dans une entreprise.

C’est une personne. Une personne qui va passer une partie considérable de sa vie avec d’autres personnes qu’elle n’a pas véritablement choisies.


Du lundi au vendredi, nous consacrons au travail une grande partie de nos heures éveillées. Souvent même les heures les plus lumineuses de nos journées.


Nous travaillons ensemble, décidons ensemble, traversons des difficultés ensemble.

Nous partageons des tensions, des réussites, des désaccords, parfois pendant des années.

Et pourtant, au moment où cette relation commence, nous regardons principalement ce que la personne sait faire. Beaucoup moins ce qu’elle est.


Il y a là quelque chose d’étrange.

Parce que l’être ne disparaît pas une fois le contrat signé.

Il entre chaque matin dans l’entreprise.

Il se retrouve dans la manière dont une personne écoute, décide, collabore, réagit sous pression, assume une responsabilité, traverse un désaccord, prend soin d’un client, interprète une situation ou fait vivre son métier.


Deux personnes possédant exactement les mêmes compétences ne produiront jamais exactement le même travail. Parce que le travail n’est pas seulement l’exécution d’une compétence. Il est aussi l’expression d’un être.



La compétence ne dit pas tout de la rencontre


Nous avons pourtant construit une grande partie du monde du travail comme si la rencontre pouvait être objectivée.


Une entreprise définit un besoin.

Une personne démontre qu’elle possède les compétences correspondantes.

On vérifie quelques valeurs, on parle parfois de « fit culturel », on s’assure que les attentes semblent compatibles.

Puis chacun commence réellement à découvrir l’autre.


Et c’est parfois là que quelque chose apparaît.

La personne est compétente.

L’entreprise est sérieuse.

Le poste correspond à ce qui avait été annoncé.


Et malgré cela, quelque chose ne fonctionne pas.


On essaie alors d’améliorer la communication.

De renforcer la cohésion.

De travailler le management.

D’organiser un team building.

De faire un coaching.


Parfois, ces actions sont utiles.

Mais souvent, le problème n’est pas là. Il n’y a rien à réparer. La rencontre n’était simplement pas juste.


Non parce que l’entreprise serait mauvaise.

Non parce que la personne serait inadéquate.

Mais parce que quelque chose d’essentiel ne résonne pas suffisamment entre elles.



Nous savons pourtant reconnaître la résonance ailleurs


Un musicien extraordinaire peut nous laisser complètement indifférents alors qu’un autre nous bouleverse dès les premières notes.


Des milliers de personnes peuvent assister au même concert.


Elles ne se ressemblent pas. Elles n’ont ni les mêmes parcours, ni les mêmes personnalités, ni les mêmes opinions.


Et pourtant, quelque chose dans ce que cet artiste porte les rassemble à cet endroit précis.


Quelque chose résonne.


Pourquoi cette réalité humaine devrait-elle disparaître lorsque nous franchissons la porte d’une entreprise ?



Une entreprise aussi porte quelque chose


Une entreprise n’est pas seulement un produit, une structure, des processus et des postes. Elle porte l’empreinte de ceux qui l’ont construite et, particulièrement dans une PME, de son dirigeant.


  • Sa manière de voir la qualité.

  • L’argent.

  • La responsabilité.

  • Le travail.

  • Les clients.

  • Les relations.

  • L’exigence.

  • Le temps.

  • Ce qu’il accepte et ce qu’il refuse.


Deux entrepreneurs peuvent ouvrir exactement le même commerce et créer deux entreprises radicalement différentes. Parce qu’ils ne portent pas la même chose.


Lorsque cette empreinte devient réellement perceptible dans l’entreprise, dans ses produits, ses décisions, son management, ses espaces, son expérience client, sa manière de recruter, elle devient reconnaissable.


Certaines personnes y seront profondément sensibles.

D’autres beaucoup moins.

Et c’est très bien ainsi.


Une entreprise n’a pas besoin d’être faite pour tout le monde.

Elle a besoin d’être suffisamment elle-même pour permettre à chacun de reconnaître ce qu’elle porte et de savoir s’il a envie d’y contribuer.



Recruter autrement ne signifie pas renoncer à la raison


Réintroduire cette dimension dans le travail ne signifie pas sélectionner quelqu’un sur une impression ou renoncer aux compétences.


Il ne s’agit pas d’opposer intuition et raison.

Il s’agit d’accepter que la compétence ne répond qu’à une partie de la question.


Elle peut nous dire :

Cette personne sait-elle faire ce dont nous avons besoin ?


Mais une autre question reste entière :

Avons-nous réellement envie de construire quelque chose ensemble ?


Et cette question ne se résout pas entièrement avec un CV.

Elle demande une rencontre.

Une vraie.


Une conversation dans laquelle l’entreprise ne cherche pas seulement à se rendre attractive et le candidat à présenter la version de lui-même qu’il pense devoir montrer.

Parce que tant que chacun cherche surtout à convaincre l’autre, personne ne peut réellement savoir ce qu’il rencontre.



Attirer plutôt que séduire


Une entreprise qui sait ce qu’elle porte peut annoncer sa couleur.

Dire ce qui compte réellement pour elle. La manière dont elle travaille. Ce qu’elle attend.

Ce qu’elle offre. Ce qu’elle ne veut pas devenir.


Pas pour convaincre davantage.

Pour devenir lisible.


Elle permet alors à l’autre de faire quelque chose que nous lui permettons encore trop rarement dans le monde professionnel : sentir s’il a réellement envie d’être là.


Et elle se donne la même liberté.


Cela signifie aussi accepter qu’une rencontre puisse être réussie sans déboucher sur un contrat.

Parce qu’une personne qui comprend, au cours d’un échange sincère, que cette entreprise n’est pas faite pour elle n’est pas nécessairement un candidat perdu.

Elle a pu choisir.

Et l’entreprise aussi.


C’est une autre manière de penser le recrutement.

Peut-être même une autre manière de penser l’entreprise.

Parce que lorsque nous réalisons le temps que nous passons au travail, la question devient difficile à éviter :


Pourquoi accepterions-nous de choisir les personnes avec lesquelles nous allons partager une si grande partie de notre vie selon des critères que nous n’utiliserions jamais seuls pour choisir les personnes importantes de notre existence ?


La compétence compte.

L’expérience compte.


Mais l’être aussi.

Et peut-être avons-nous passé tellement de temps à professionnaliser la rencontre que nous avons fini par oublier qu’avant d’être professionnelle, elle reste profondément humaine.


La résonance ne remplace pas la compétence.

Elle nous aide à savoir avec qui, et au service de quoi, nous avons réellement envie de l’engager.



Valérie Varnhagen

Fondatrice & dirigeante de LHŪME


 
 
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