Pourquoi je n’ai plus envie d’aller travailler alors que mon entreprise va bien ?


C’est une question que certains dirigeants ont presque du mal à s’autoriser à poser.
Parce que l’entreprise va bien. Elle est rentable, les clients sont là, l’équipe aussi, et vous avez peut-être même atteint une bonne partie de ce que vous espériez lorsque vous l’avez créée. Vu de l’extérieur, il n’y a pas vraiment de problème et c’est justement ce qui rend ce que vous ressentez si difficile à comprendre : pourquoi, alors que tout semble aller bien, n’avez-vous plus vraiment envie d’y aller ?
Alors, souvent, vous culpabilisez.
Vous vous dites que vous êtes fatigué, que vous avez beaucoup travaillé ces derniers mois, que vous avez besoin de vacances, que vous devriez mieux déléguer ou réussir enfin à prendre un peu de recul. Et c’est possible, bien sûr.
Mais je crois qu’il existe une autre possibilité, beaucoup moins confortable à regarder : et si ce que vous ressentez n’était pas un problème à résoudre, mais une indication de ce que vous avez besoin de construire et de vivre maintenant ?
Une entreprise peut réussir sans que vous vous sentiez réussi à l’intérieur
Quand nous parlons de réussite d’une entreprise, nous savons assez bien ce que nous voulons dire. Elle gagne de l’argent, elle a des clients, elle se développe, elle emploie des personnes, elle est reconnue dans son domaine. Et soyons clairs : une entreprise doit gagner de l’argent. Je ne vais pas vous expliquer que la rentabilité n’a aucune importance sous prétexte que nous allons parler de sens et de liberté.
Mais il y a une question que nous posons beaucoup moins souvent : à quel prix voulons-nous cette réussite ?
Parce que la réussite extérieure n’est pas forcément le miroir de ce que nous vivons à l’intérieur.
Il arrive que nous construisions une entreprise à partir de ce que nous pensions réellement vouloir et que, dix ou quinze ans plus tard, nous ne voulions tout simplement plus la même chose. Nous avons changé, notre vie a changé, nos priorités aussi, alors que l’entreprise a continué à se développer autour d’une version de nous qui n’existe peut-être plus tout à fait.
Mais il arrive aussi autre chose. Nous pouvons avoir poursuivi des critères de réussite sans jamais vraiment nous demander s’ils étaient les nôtres. Il faut grandir, gagner davantage, recruter, être reconnu, devenir un « vrai » dirigeant, avoir une belle entreprise… et comme ces critères sont tellement intégrés au monde de l’entreprise, on peut passer des années à les poursuivre sans même penser à se demander : mais moi, qu’est-ce que j’ai réellement envie de vivre là-dedans ?
Dans quelle ambiance ai-je envie de travailler ? Quel type de relations ai-je envie d’avoir avec les personnes qui travaillent avec moi ? Quelle place ai-je envie d’occuper ? Combien de temps ai-je envie de consacrer à mon entreprise ? Est-ce que je veux continuer à la faire grandir ? Est-ce que j’ai encore envie de manager ? Et qu’est-ce que je ne veux surtout pas sacrifier pour qu’elle fonctionne ?
Ce sont quand même des questions assez fondamentales. Et pourtant, on peut construire toute une entreprise sans jamais vraiment se les poser.
Gagner de l’argent, oui. Mais pour vivre quoi ?
Je trouve étrange cette idée selon laquelle se demander si la vie que l’on mène nous convient serait presque un luxe lorsque l’on dirige une entreprise.
Bien sûr qu’il faut être réaliste. Il y a des salaires à payer, des clients, des engagements, parfois des crédits et toute une organisation qui ne peut pas changer de direction simplement parce que son dirigeant s’est réveillé différemment lundi matin.
Mais être réaliste ne signifie pas continuer indéfiniment dans une direction dont on sent déjà qu’elle ne nous convient plus.
Personnellement, je préfère viser une vie qui me rend heureuse en gagnant de l’argent plutôt que continuer à gagner de l’argent avec une vie qui finit par me rendre malheureuse. Parce qu’au bout d’un moment, de toute façon, ça ne va pas le faire.
Et il ne s’agit pas de tout envoyer promener. Une décision ne signifie pas une révolution.
On peut décider que quelque chose doit changer et prendre ensuite le temps nécessaire pour y arriver. On peut faire évoluer progressivement son rôle, l’organisation, certaines responsabilités, la manière dont les décisions sont prises ou simplement la place que l’entreprise occupe dans sa vie. Ce qui compte d’abord, c’est de savoir dans quelle direction on veut aller.
Parce qu’à partir du moment où le premier pas est fait, même si l’on est encore très loin de ce que l’on veut construire, quelque chose change déjà. On n’est plus seulement en train de subir une situation en se demandant combien de temps on va encore pouvoir tenir. On commence à aller quelque part.

« Je ne peux pas penser qu’à moi, des gens dépendent de cette entreprise »
C’est souvent là que la responsabilité du dirigeant entre dans l’équation.
Vous avez peut-être trente-cinq salariés ou plus. Derrière eux, il y a des familles. Il y a des clients, des fournisseurs, des engagements et peut-être une entreprise que vous avez mis vingt ans à construire. Alors vous vous dites que vous n’avez pas le droit de penser uniquement à ce que vous voulez, et je comprends très bien ce raisonnement.
Mais je crois qu’il faut le pousser jusqu’au bout.
Si toutes ces personnes ont besoin de vous, dans quel état ont-elles besoin que vous soyez ?
Parce que continuer à vous oublier au nom de votre responsabilité n’est pas nécessairement une stratégie très responsable. Vous ressentez peut-être déjà moins d’énergie, moins de patience, moins d’envie. Vous êtes physiquement présent mais votre tête ne quitte jamais vraiment l’entreprise, et un jour le corps peut aussi décider qu’il n’y va plus.
Que deviennent alors toutes les personnes que vous vouliez justement protéger ?
Je raisonne beaucoup en termes d’écologie humaine. Si les autres ont besoin de moi, alors j’ai besoin, moi aussi, d’être suffisamment bien pour pouvoir être là. Les deux ne sont pas incompatibles, au contraire.
Quand nous nous arrêtons à une station-service parce que la voiture n’a plus d’essence, nous ne nous demandons pas si nous sommes égoïstes de perdre dix minutes. Nous savons simplement que sans essence, la voiture n’ira pas beaucoup plus loin.
Pour un dirigeant, c’est un peu la même chose, sauf que nous avons parfois une étrange capacité à attendre d’être presque à sec avant de considérer qu’il serait peut-être temps de regarder la jauge.
On peut devenir prisonnier de son entreprise, mais aussi du rôle que l’on y joue
Il existe une première forme de prison assez facile à reconnaître : tout passe par vous.
Les décisions remontent, les problèmes aussi, vous êtes celui qu’on appelle lorsqu’on ne sait plus quoi faire et, même lorsque vous n’êtes pas physiquement dans l’entreprise, elle continue à habiter votre tête. Vous avez créé quelque chose pour être libre et vous découvrez quelques années plus tard que vous êtes devenu la personne dont l’entreprise semble le moins pouvoir se passer.
Mais j’en rencontre une autre, beaucoup plus discrète : la prison du rôle que l’on croit devoir jouer.
J’ai connu un dirigeant qui avait une idée assez précise de la manière dont un CEO devait se comporter. Il fallait garder une certaine distance, ne pas être trop proche de ses collaborateurs, tenir son rôle. Et progressivement, ce qu’il recevait de ses équipes lui renvoyait une image dans laquelle il ne se reconnaissait absolument pas.
Ce qui était intéressant, c’est que lorsqu’il a commencé à changer sa propre manière d’être, quelque chose a également changé autour de lui. Les relations ont évolué, il était plus serein, plus connecté à ce qu’il ressentait et, par conséquent, plus capable aussi de s’appuyer sur son intuition pour prendre certaines décisions.
L’entreprise n’avait pas changé parce qu’on avait installé un nouvel outil de management.
Quelque chose avait commencé à bouger parce que son dirigeant avait cessé de se comporter comme le CEO qu’il pensait devoir être pour retrouver davantage celui qu’il était réellement.
Et avant d’en conclure que c’est votre entreprise que vous ne voulez plus, il faudrait peut-être commencer par comprendre ce qui, aujourd’hui, ne vous convient plus dans la manière dont vous la vivez.
Parce qu’entre ne plus vouloir de son entreprise et ne plus vouloir continuer à la vivre de la même manière, il y a quand même une sacrée différence.

Si vous aviez une baguette magique, à quoi ressemblerait votre entreprise ?
Je sais, la baguette magique n’est pas exactement l’outil de gestion le plus répandu dans les PME.
Mais l’exercice m’intéresse justement parce qu’il oblige, pendant quelques minutes, à enlever ce qui vient immédiatement censurer la réflexion : ce n’est pas possible, mes salariés n’accepteront jamais, je ne peux pas faire ça, les clients ont besoin de moi, ce n’est pas comme ça qu’un patron travaille.
Ne cherchez même pas forcément à penser votre entreprise idéale. Essayez plutôt de la ressentir.
Imaginez que vous arrivez demain matin dans une entreprise qui fonctionne exactement comme vous aimeriez qu’elle fonctionne. Où êtes-vous ? Que faites-vous de votre journée ? Qu’est-ce qui arrive encore jusqu’à vous et qu’est-ce qui ne vous concerne plus ? Comment travaillent les autres ? Comment prenez-vous les décisions ? Quelle ambiance ressentez-vous lorsque vous entrez ? À quelle heure partez-vous ? Et surtout, une fois parti, est-ce que l’entreprise continue à vivre dans votre tête toute la soirée ?
Puis élargissez encore un peu la question.
Parce que la liberté d’être ne consiste pas uniquement à choisir ce que l’on fait dans son entreprise. Vous êtes aussi quelqu’un qui peut avoir envie de faire du sport, de marcher dans la nature, de déjeuner tranquillement, de voir ses proches ou même, horreur absolue dans notre monde obsédé par la productivité, de ne rien faire.
J’aime beaucoup dire que ne rien faire, c’est faire quelque chose.
Le temps est probablement l’une des choses les plus précieuses que nous ayons et nous le traitons pourtant souvent comme la variable qui doit s’adapter à tout le reste. Quand il n’y en a plus, nous accélérons encore, alors que c’est précisément là qu’il faudrait parfois s’arrêter.
Un peu comme lorsque nous regardons l’heure. Il faut bien s’arrêter une seconde pour la regarder.
Peut-être avons-nous besoin, de temps en temps, de faire la même chose avec notre heure intérieure : où est-ce que j’en suis, aujourd’hui ?
Et seulement ensuite décider où aller.
Alors, pourquoi n’avez-vous plus envie d’aller travailler ?
Je ne peux évidemment pas le savoir à partir de cette seule question, et je me méfierais un peu de quelqu’un qui prétendrait pouvoir vous l’expliquer après quatre minutes de lecture.
Vous êtes peut-être simplement épuisé et avez réellement besoin de repos. Peut-être que votre entreprise a grandi sans que votre rôle évolue avec elle. Peut-être que vous continuez à porter une manière d’être dirigeant qui ne vous ressemble plus. Ou peut-être avez-vous construit avec beaucoup de succès quelque chose qui correspondait à ce que vous vouliez autrefois, ou à ce que vous pensiez devoir vouloir, et qu’aujourd’hui vous voulez autre chose.
Ce que je ne ferais pas, en revanche, c’est considérer immédiatement ce manque d’envie comme un défaut à corriger.
Je commencerais par l’écouter.
Pas pour savoir ce que vous allez changer lundi matin, mais pour comprendre ce qu’il vous dit de la vie professionnelle que vous avez construite et de celle que vous aimeriez désormais vivre.
Parce qu’avant de vous demander comment retrouver l’envie d’aller travailler, il existe peut-être une question beaucoup plus importante :
Qu’est-ce que j’ai réellement envie de construire maintenant ?
Questions fréquentes
Est-ce normal de ne plus avoir envie de travailler alors que mon entreprise réussit ?
Oui, dans le sens où la réussite économique de votre entreprise et votre envie de continuer à vivre de la même manière sont deux choses différentes. Vous pouvez être fier de ce que vous avez construit et constater malgré tout que votre rôle, votre rythme ou la place prise par l’entreprise ne vous conviennent plus aujourd’hui.
Comment savoir si je suis simplement fatigué ou si quelque chose doit vraiment changer ?
Le repos peut déjà vous donner une indication. Si, une fois réellement reposé, vous avez envie de retrouver votre vie professionnelle telle qu’elle est, la fatigue joue probablement un rôle important. Si ce qui vous pèse reste la perspective de retrouver exactement le même quotidien, j’irais regarder un peu plus loin avant de chercher simplement à récupérer davantage d’énergie.
Est-ce que cela signifie que je devrais vendre mon entreprise ?
Pas du tout. Ce serait une conclusion beaucoup trop rapide. Le changement peut concerner votre rôle, le fonctionnement de l’organisation, les responsabilités, la direction que vous voulez donner à l’entreprise ou simplement la place que vous souhaitez désormais lui accorder dans votre vie.
Par où commencer si je ne sais pas encore ce que je veux ?
Je commencerais par ne rien décider trop vite. Observez ce qui vous pèse, ce qui vous donne encore de l’énergie et ce que vous ressentez lorsque vous imaginez une entreprise dans laquelle vous auriez réellement envie de vivre et de travailler. Pas celle qui paraît raisonnable ou réalisable immédiatement : celle que vous voudriez si, pendant quelques minutes, vous retiriez les contraintes de l’équation. C’est en regardant ensuite l’écart avec aujourd’hui que les premières vraies questions commencent à apparaître.
Valérie Varnhagen
Fondatrice & dirigeante de LHŪME®
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